Hydro-Québec et L’État québécois, 1944-2005 – Stéphane Savard

La société d’État Hydro-Québec occupe une place importante dans la mémoire collective des Québécois et des Québécoises. Elle est, d’une certaine manière, liée à celle de la Révolution tranquille. Ses origines et son histoire récente, toutefois, sont plutôt méconnues de la population, voire de la communauté historienne, particulièrement en ce qui concerne la période 1980-2005. L’historien et professeur à l’Université de Québec à Montréal, Stéphane Savard, propose dans cet ouvrage une analyse « des différentes représentations symboliques et identitaires du Québec véhiculées par les responsables politiques et les dirigeants d’Hydro-Québec lorsqu’ils interviennent au sujet de l’énergie électrique[1] » entre 1944, année de création de l’entreprise, et 2005. À partir de débats à l’Assemblée, de discours des responsables politiques et de documents promotionnels d’Hydro-Québec, Savard a étudié « la manière dont les responsables politiques et les dirigeants d’Hydro-Québec représentent le Québec et sa société […] lorsqu’ils interviennent au sujet de l’énergie électrique et lorsqu’ils instrumentalisent les projets et orientations de la principale entreprise publique québécoise[2] ». Cette étude, qui s’inscrit dans le post-révisionnisme voulant que la modernisation de la société québécoise ait été déclenchée bien avant 1960, se veut une « contribution à la nouvelle histoire politique qui se montre sensible aux rapports de force qui existent entre les différents acteurs sociopolitiques[3] » concernés tels que les responsables politiques québécois, les dirigeants d’Hydro-Québec, les groupes environnementalistes, les experts scientifiques, les groupes autochtones, les acteurs économiques, les éditorialistes et autres producteurs d’opinions[4]. 

La démonstration de Savard, en plus d’être captivante, est très complète. À la lecture de cette étude, nous comprenons qu’« entre 1944 et 2005, Hydro-Québec est considérée comme un vecteur à partir duquel les responsables politiques québécois et les dirigeants de l’entreprise publique véhiculent de manière claire, cohérente et parfois consensuelle trois catégories de représentations: celles qui touchent à l’espace approprié par l’État, à la modernité du Québec et, enfin, à la manière de faire société avec ou sans l’Autre[5] ». Dans la très grande majorité des thématiques analysées, ce sont trois grandes périodes distinctes qui ressortent. 

Quant à la manière de s’approprier le territoire, Savard démontre bien qu’Hydro-Québec est depuis les années 1940 un des principaux acteurs de la construction d’un « espace québécois imagé[6] ». La société d’État a contribué au développement d’un « rapport à la nature » qui peut s’interpréter selon trois phases distinctes :

La première, de 1944 jusqu’au début des années 1970, expose clairement la fierté de dominer la nature, qui prend une coloration spécifique avec la Révolution tranquille. La deuxième phase, du début des années 1970 jusqu’au milieu des années 1990, voit apparaitre des préoccupations environnementales qui, à première vue, entrent en contradiction avec les représentations toujours présentes d’une nature contrôlée, d’un environnement qui se veut dominé. Enfin, la dernière phase, du milieu des années 1990 jusqu’à 2005, voire jusqu’à aujourd’hui, symbolise un certain consensus autour de la prédominance que devraient obtenir les idées de protection de l’environnement, surtout les valeurs associées au développement durable et au respect des écosystèmes[7]. 

Le schéma est identique lorsqu’il est question des modes d’occupation de l’espace. Il y a d’abord les années Duplessis qui concordent avec une volonté de l’État et des dirigeants d’Hydro-Québec de développer les « régions-ressources » comme la Côte-Nord, l’Abitibi-Témiscamingue et Gaspésie. Ensuite, il y a la période de la Révolution tranquille qui concorde avec la promotion d’une conception utilitaire des ressources naturelles dans les territoires nordiques. L’idée du « maître chez nous » est dominante et se reflète dans les projets de grande envergure comme Manicouagan-Outardes et la Baie-James. Finalement, « depuis la fin des années 1980, Hydro-Québec et ses projets servent surtout à véhiculer des valeurs centrées sur le développement durable, où dominent en partie les représentations d’un espace partagé entre les besoins des communautés locales et ceux des citoyens non résidents[8] ». 

Quant à la question de la modernité, ou du moins de la représentation que l’État et les dirigeants font de celle-ci, trois périodes se succèdent. Elles représentent chacun des changements apportés à la signification de la modernité économique. D’abord, nous retrouvons les années Duplessis qui sont fortement centrées sur l’industrialisation des matières premières. Le complexe Bersismis, par exemple, est présenté durant la décennie 1950comme une manifestation de modernité industrielle[9]. Ensuite, il y a les années 1960 et 1970 où le contrôle de la planification économique et de l’industrialisation représentent les composantes modernes qui permettent au projet d’émancipation économique des Québec de se concrétiser. Enfin, la période couvrant la fin des années 1970 jusqu’à 2005 est influencée par les valeurs de performance et de rentabilité de l’économie néo-libérale[10]. 

En ce qui concerne la dernière catégorie de représentation, soit les questionnements sur comment faire société au Québec, les conclusions sont les mêmes que pour les deux catégories précédentes. Au départ, « entre les années 1944 et la fin des années 1950, les responsables politiques invitent surtout leurs compatriotes à mettre l’accent sur certaines caractéristiques des valeurs communautaires canadiennes-françaises, dont la solidarité sociale ainsi que la religion catholique[11] ». Puis, à partir des années 1960 et 1970, « ils reconnaissent l’importance de véhiculer des représentations d’un État francophone émancipé et mobilisé qui fait du progrès social sa principale planche de salut[12] ». Finalement, « de la fin des années 1970 jusqu’à 2005, voire même jusqu’à aujourd’hui, l’éloignement de la Révolution tranquille oblige les élus politiques à adopter une nouvelle stratégie pour encourager les Québécois à faire société: ils inscrivent l’expérience québécoise dans le temps, c’est-à-dire dans une continuité mémorielle, en mettant l’accent sur les grands événements fondateurs et les grandes figures qui ont marqué l’histoire d’Hydro-Québec et du Québec[13] ».


[1] Stéphane Savard, Hydro-Québec et L’État québécois, 1944-2005, Québec, Septentrion, 2013, p. 15. 

[2] Ibid., p. 23. 

[3] Ibid., p. 24. 

[4] Ibid., p. 25.

[5] Ibid., p. 24.

[6] Ibid., p. 78.

[7] Ibid., p. 80-81. 

[8] Ibid., p. 138-139.

[9] Ibid., p. 188-189. 

[10] Ibid., p. 183. 

[11] Ibid., p. 300. 

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 300-301.

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