Indice de niveau de vie (calcul)

Comprendre le contexte d’utilisation de ce calcul : l’exemple de la famille Drapeau

Dans l’optique de rendre compte de la mobilité sociale d’un individu ou d’une famille, il est pertinent, voire nécessaire, d’être au fait des différents paramètres qui ont caractérisé leurs origines. Cela permet d’établir des bases solides qui contribueront à la reconstitution d’un portrait plus représentatif de son ascension dans la société, tant sur les plans sociaux qu’économiques. Dans le cas de l’étude que je réalise sur le parcours de Joseph Drapeau, ce seigneur-marchand canadien aux origines paysannes, j’ai été amené à identifier les conditions de vie qui ont caractérisé son enfance. Évidemment, plusieurs éléments ont été considérés dans cette reconstitution, mais l’un s’est avéré être très significatif dans la compréhension des conditions socioéconomiques dans lesquelles il a grandi : le calcul de l’indice de niveau de vie.

À l’aide du Programme de recherche en démographie historique (PRDH), j’ai été en mesure d’identifier que la famille Drapeau était une famille dite d’Anciens habitants. L’ancienneté des habitants dans une seigneurie constitue une source de légitimité incontestable dans le monde rural laurentien des XVIIIe et XIXe siècles[1]. J’ai également reconstitué son réseau familial, sur deux unions différentes, qui étaient composées de plus d’une vingtaine d’individus. Cela m’a permis de constater une forte reproduction familiale des membres de la fratrie. À l’exception de deux individus, dont Joseph, tous les hommes de la famille Drapeau ont perpétué le métier de cultivateur. Ces éléments nous permettent d’identifier la « modesties » des origines de Joseph Drapeau et de sa famille. Toutefois, il semblait évident que plusieurs nuances devaient être établies quant à cette qualification. La paysannerie canadienne à cette époque ne formait pas un groupe homogène[2]. Cette dernière « ne forme pas une masse indistincte relativement égalitaire et tissée serrée; elle constitue, au contraire, un groupe hétérogène[3] ».  Il existe des différences considérables entre les membres qui la composent. C’est à ce moment, alors que nous devons situer la famille Drapeau dans la hiérarchie paysanne du Canada de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, que le calcul de l’indice de niveau de vie devient primordial et pertinent. 

Réalités socioéconomiques : indice de niveau de vie

Ainsi, afin de bien situer la famille Drapeau au sein de la hiérarchie paysanne, d’autres facteurs que celui de l’enracinement au territoire et de la reproduction familiale doivent être mobilisés. L’un des indicateurs les plus révélateurs consiste à reconstituer, par l’entremise d’une analyse de la culture matérielle, le niveau de vie de la famille. 

La richesse des ménages et la valeur des biens de consommation ont souvent été utilisées pour déterminer de façon approximative le niveau de vie des populations, mais cette méthode renseigne peu sur la qualité ou les modifications des genres de vie. Idéalement, le revenu constitue un meilleur indicateur; mais compte tenu de l’absence de données fiables, l’accumulation de biens de consommation constitue une mesure indirecte puisqu’elle découle normalement de ce revenu. Nous pouvons toutefois argumenter que la culture matérielle s’avère un meilleur révélateur du niveau de vie que la fortune quoiqu’il y ait habituellement une corrélation entre les deux[4].

Ainsi, par l’entremise du calcul de l’indice de niveau de vie, une méthode développée par l’historienne Micheline Baulant dans ses travaux sur la paysannerie française[5], il a été possible de reconstituer la réalité socioéconomique de la famille Drapeau. Pour ce faire, nous avons mobilisé les inventaires de biens après décès qui constituent des documents détaillés incluant les différentes catégories nécessaires au calcul de l’indice de niveau de vie[6]. Au moment du décès de la mère de Joseph, Marie-Josèphe Huard Désilets, son père Pierre Drapeau a fait réaliser l’inventaire de biens après décès de sa communauté par le notaire Claude Louet[7]. À partir de ce document, nous avons été en mesure de reconstituer un portrait de la réalité socioéconomique des membres de la famille Drapeau en juin 1767, alors que Joseph est âgé de 15 ans.  Cela nous a offert une représentation détaillée des conditions socioéconomiques dans lesquelles ce dernier vivait trois ans avant son départ pour la ville de Québec (là où il a commencé à pratiquer la profession de marchand). 

Avant d’effectuer le calcul pour la famille Drapeau, précisons que nous mobilisons la version de Christian Dessureault. Celle-ci s’inspire fortement du calcul de l’indice de niveau de vie initialement élaboré par Micheline Baulant, mais elle est adaptée au contexte canadien ce qui, évidemment, cadre parfaitement dans les conditions que nous étudions. Le calcul, donc, totalise 100 points et est constitué de cinq catégories qui comptent pour 20 points chacune. Les cinq catégories sont les suivantes : nécessaire, vie domestique, confort, civilisation et luxe. Le Tableau A indique les items que nous avons été en mesure d’identifier pour chacune de ses catégories dans l’inventaire de biens après décès de Pierre Drapeau. 

Tableau A : Présence des items dans l’inventaire après décès de Pierre Drapeau (1767)

NécessaireVie domestiqueConfortCivilisationLuxe
Table de boisCrémaillère CoffreCouteaux 
Chaises de bois Grand buffet de boisTraversin 
Bancs de bois Pelle à feuFauteuil  
Assiettes (9)Paire de draps (5)Oreillers (2)  
Cuillères de ferCouverte de laine (2)Bergère  
Poêles à frire (3)Nappes (2)Tapis  
Lits de plumes (3)Bouteilles de verre (3)  
Linge de litMarmites (2)   
Tasses de verre (2)Fer à repasser (à flasquer)   
Chaudron de ferRouet à filer   
Lampe de ferTourtière   
Couchettes (3)Mortier de fer   
 Pots (3)Terrines (9)   
 Grille de cuissonHuche   

Pour la première catégorie, le nécessaire, 11 objets et usages sont considérés comme des nécessités de base au Canada à l’époque moderne[8]. Nous retrouvons l’ensemble des éléments pour la famille Drapeau. Les membres de l’unité familiale disposent de lits pour dormir, de « linge de lit », d’une table à manger, de chaises et bancs pour s’asseoir, d’ustensiles de cuisine, tels que des assiettes et des cuillères, d’une lampe pour l’éclairage ainsi que d’objets pour la conservation et la cuisson des aliments (pots, poêles à frire, chaudron, grille de cuisson, etc.). Ainsi, pour la première catégorie de l’indice de niveau de vie, la famille Drapeau récolte l’ensemble des 20 points. Qui plus est, la famille se retrouve dans une situation intéressante en ce qui concerne les biens de consommation jugés comme nécessaires. À titre d’exemple, au milieu du XVIIIe siècle, seulement 61% des ménages possédaient des chaises et 55% possédaient des objets servant à l’éclairage[9]. Ainsi, contrairement à une forte proportion de la paysannerie canadienne, la famille Drapeau ne manque de rien dans cette catégorie. Cela témoigne que les Drapeau ont dépassé l’étape initiale de la mise en place d’une « culture matérielle ». 

Le constat est presque similaire pour la vie domestique, la seconde catégorie qui est constituée de 15 biens de consommation[10]. Cette dernière « vient renforcer la dimension des besoins élémentaires déjà présents dans la première catégorie, mais en révélant davantage la capacité des familles à satisfaire des usages requérant la possession de certains objets[11] ». La famille Drapeau, quant à elle, dispose de 12 éléments sur son total de 15. Dans l’inventaire de biens après décès, nous ne retrouvons aucune mention d’un saloir, d’un chandelier, d’un bassin et d’un chenet. Toutefois, d’autres objets, tels que le rouet à filer, sont mentionnés et peuvent s’ajouter à cette catégorie. Sinon, la famille Drapeau dispose d’une crémaillère, d’un buffet de rangement, d’une pelle à feu, de plusieurs pairs de draps, de couvertes de laine, de nappes, de poêle à frire, de marmites, de fer à repasser, de mortier de fer et d’une huche. Bien que les Drapeau récoltent 16 points sur 20 pour cette deuxième catégorie, ils font malgré tout partie de la frange favorisée de la paysannerie. À cette époque, 51% des ménages canadiens possédaient une crémaillère[12]. Aussi, seulement 27% des inventaires au milieu du XVIIIe siècle relevaient la possession de nappes[13]. Pour ces raisons, qui s’ajoutent au fait que les Drapeau sont enracinés au territoire depuis plusieurs générations, nous pouvons déjà établir que cette famille ne se situe pas au bas de la hiérarchie paysanne canadienne à cette époque. 

Toutefois, les trois dernières catégories de l’indice de niveau de vie témoignent réellement des origines modestes de cette famille. Certes, elle n’est pas au bas de la hiérarchie paysanne, mais elle ne siège certainement pas au sommet de celle-ci. Dans la catégorie confort, qui comprend également 15 objets considérés comme plus coûteux que ceux de la vie domestique[14], les Drapeau disposent de peu d’éléments. Ils n’ont pas de chambre à part dans leur maison de « pièces sur pièces[15] », d’armoire, de commode, de courtepointe, de paravent, de parapluie, de rideau de fenêtre, de bassinoire, de soufflet, de fontaine et de poêle de chauffage au fer. Les objets dont ils disposent sont un coffre de rangement, un « vieux fauteuil », un traversin et des oreillers, un tapis ainsi qu’une bergère. Avec ses résultats, la famille Drapeau récolte 5,3 points sur 20 dans cette troisième catégorie. La situation dégrade en ce qui concerne la quatrième catégorie, la civilisation, alors qu’ils ne disposent que d’un seul item sur les 15 sélectionnés pour effectuer le calcul. Les Drapeau possèdent des couteaux de table, mais ne disposent de rien d’autre dans cette catégorie. L’inventaire après-décès ne répertorient pas d’épices, de livres (écriture et lecture), de jeux, de tabac, de verres à boire, de fourchettes ou d’éléments qui témoignent d’une ouverture sur le monde. Pour cette catégorie, la famille Drapeau récolte 1,3 point sur 20. En ce qui a trait à la dernière catégorie, le luxe, les Drapeau ne disposent d’aucun des 11 items sélectionnées. Néamoins, ce n’est rien de surprenant, car « ces 11 items sont peu répandus dans les classes populaires » et « ils sont davantage l’apanage des classes aisées[16] ». La famille obtient donc, pour l’élément luxe, le résultat de zéro sur 20. 

Ainsi, après avoir identifié les différents items de consommations à partir de l’inventaire des biens après décès de Pierre Drapeau, nous arrivons à l’indice de niveau de vie suivant : sur un total de 100, la famille Drapeau a récolté 42,6 points. Les historiens Christian Dessureault et John. A. Dickinson, dans une étude sur la culture matérielle et le niveau de vie dans l’Amérique du Nord coloniale, ont établi la moyenne de l’indice de niveau de vie des paysans ruraux de la région de Montréal entre 1770 et 1774 à 33,26. Les Drapeau, qui vivent dans une région qui a été fortement plus touchée par la Guerre de la Conquête que celle de Montréal, récoltent malgré tout un résultat fort considérable. Une chose est certaine, la famille se situe au-delà de la moyenne en ce qui concerne la culture matérielle de la paysannerie canadienne. 


[1] Benoît Grenier, « Pouvoir et contre-pouvoir dans le monde rural laurentien aux XVIIIe et XIXe siècles : sonder les limites de l’arbitraire seigneurial », Bulletin d’histoire politique, vol. 18, n° 1 (automne 2009), p. 152.

[2] Pendant longtemps, l’historiographie a entretenu le mythe d’une paysannerie canadienne-française plutôt homogène du XVIIe siècle au milieu du XXe siècle. À cet égard, la société paysanne, telle que définie par Maurice Séguin, constitue le modèle le plus articulé de la paysannerie canadienne-française comme groupe social homogène. Voir Maurice Séguin, La Nation « canadienne » et l’agriculture (1765-1850), Trois-Rivières, Éditions du Boréal Express, 1970. ; Fernand Ouellet, Lise Pilon-Lê et Allan Greer ont également entretenu cette vision de la paysannerie comme groupe sociale particulièrement homogène. Voir Fernand Ouellet, Le Bas-Canada, 1791-1840. Changements structuraux et crises, Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1976, 541 p., Lise Pilon-Lê, « Le régime seigneurial au Québec : contribution à une analyse de la transition du féodalisme au capitalisme », Cahiers du socialisme, n°6, 1980, p.133-168., Allan Greer, Habitants, marchands et seigneursLa société rurale du bas Richelieu 1740-1840, Sillery, Septentrion, 2000 [1985], 357 p.; Pour un portrait historiographique exhaustif sur cette question, voir Christian Dessureault, Le monde rural québécois aux XVIIIe et XIXe siècles : cultures, hiérarchies, pouvoirs, Québec, Fides, 2018, p. 166-171. 

[3] Dessureault, Le monde rural québécois…, p. 163. 

[4] Dessureault, Le monde rural québécois …, p. 233. 

[5] Micheline Baulant, « L’appréciation du niveau de vie. Un problème, une solution », Histoire et mesures, vol. 4, n° 3-4 (1989), p. 267-302. 

[6] « Les inventaires après décès sont des documents notariés privilégiés pour une histoire sociale (vie économique, sociale, familiale, structures sociales, niveau de vie, etc.) » et ils représentent « la source unique la plus riche ». Voir Gilles Paquet et Jean-Pierre Wallot, « Les inventaires après décès à Montréal au tournant du XIXe siècle : préliminaires à une analyse », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 30, n° 2 (1976), p. 174.

[7] Parchemin, « Inventaire des biens de la communauté de Pierre Drapeau, habitant, veuf de Marie Huard, de la paroisse de St-Joseph », 19 juin 1767, banque de données notariales du Québec ancien (1836-1801), sous la direction d’Hélène Lafortune et de Normand Robert, Société de recherche historique Archiv-histo.

[8] Dessureault, Le monde rural québécois …, p. 235. 

[9] À cet effet, voir l’article de Christian Dessureault, écrit conjointement avec John A. Dickinson, sur la culture matérielle et le niveau de vie dans l’Amérique du Nord coloniale; Dessureault, Le monde rural québécois …, p. 248. 

[10] Ibid., p. 236.

[11] Ibid.

[12] Ibid., p. 248. 

[13] Ibid., p. 249. 

[14] Ibid., p. 236.

[15] « Les maisons des paysans étaient presque exclusivement de style « pièce sur pièce » jusqu’au milieu du XIXe siècle ». Voir Greer, Habitants, marchands et seigneurs, p. 69.

[16] Dessureault, Le monde rural québécois …, p. 237. 

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