Découvrir la mémoire des femmes. Une historienne face à l’histoire des femmes. – Micheline Dumont

Cet ouvrage de l’historienne Micheline Dumont, professeure émérite retraitée de l’Université de Sherbrooke, est le témoignage de son parcours, de l’évolution de ses réflexions et du contexte social dans lequel elles ont germées. C’est également un ouvrage historiographique sur l’histoire du genre et du féminisme. Nous pouvons lire sur l’évolution, depuis les années 1950, du champ de l’histoire des femmes au Québec, mais également en Amérique du Nord et en France. La trame narrative du livre peut se résumer ainsi : durant les années 1950, il n’y avait pas de femmes en histoire[1]. À partir des années 1960, décennie de revendications au Québec et ailleurs dans le monde, la situation commence à se transformer. D’abord en histoire, la nouvelle histoire sociale se répand et les « anonymes de l’histoire[2] » commencent à ressortir. Les femmes, évidemment, en font partie. Micheline Dumont résume l’évolution de ce champ historique ainsi : 

L’histoire des femmes est d’abord un nouvel objet de recherches, qui apparaît à la fin des années 1960, dans la foulée de l’émergence d’un nouveau féminisme. Comme tous les autres nouveaux thèmes de l’histoire, il présente des problèmes méthodologiques qu’il faut bien identifier. Par ailleurs, cet objet d’étude doit être théorisé. On a vu que les principaux concepts qui ont été utilisés sont l’égalité, la différence, la subordination, la libération, et surtout le rapport social entre les sexes, qui est sujet à l’évolution historique, comme tous les domaines de l’activité humaine. Il faut donc se défaire des affirmations naturalistes sur la différence entre les sexes et, par conséquent, cesser de parler des femmes au singulier, comme si « la » femme était une entité philosophique. Toute cette entreprise n’est pas aisée parce que les théories dominantes sur le changement social, la méthodologie historique traditionnelle et l’ensemble de la culture continuent de fonctionner selon les canons masculins de la tradition intellectuelle occidentale. Tout mérite d’être critiqué en histoire quand on accepte d’y inclure les femmes: les dates importantes, la chronologie, la périodisation, les rapports difficiles entre le temps court (l’histoire politique) et le temps long (l’histoire sociale), les continuités, les changements, les catégories d’analyse, sans oublier l’imaginaire des historiens, toujours à l’œuvre, le plus souvent à leur insu. Le projet même d’une synthèse globale en histoire universelle est devenu impossible devant l’éclatement postmoderne du sujet[3]. 

Au départ, écrit Micheline Dumont, la pratique de l’histoire des femmes s’est concentrée sur l’analyse « des femmes dites éminentes » en faisant leur étude biographique[4]. Il y avait un grand retard à rattraper et plusieurs éléments à combler. Par exemple, l’historienne met en évidence que dans le Dictionnaire biographique du Canada, nous retrouvons « 90 biographies de femmes sur un total de 2 296 biographies publiées, soit 3,9%[5] ». La représentation est, en effet, complètement disproportionnée. La première étape avait par conséquent pour objectif de ressortir les femmes de l’histoire, mais dans une perspective d’histoire politique. Ensuite, la seconde manière de faire l’histoire des femmes a été d’étudier la lutte des mouvements féministes. « Encore une fois, écrit Dumont, ce parti pris rejoignait un comportement masculin parce que l’histoire d’un groupe féministe militant était celle d’un groupe qui avait des comportements publics : meetings, discours, pressions, etc., parce que cette histoire suscitait un changement visible, une loi, un amendement[6] ». Après cela, l’histoire des femmes s’est effectuée dans une perspective d’histoire des idées, mais surtout d’histoire sociale. Selon Dumont, « c’est sans doute dans le cadre de l’histoire sociale que la pratique de l’histoire des femmes est le plus passionnante, car elle permet de redécouvrir l’histoire sous un jour entièrement inédit[7] ». 

D’un point de vue méthodologique et théorique, Dumont fait état de plusieurs réflexions dans ce livre. Parmi celles-ci, nous retrouvons le fait que l’androcentrisme est omniprésent en histoire[8]; que l’accès à la documentation consiste en l’un des plus grands problèmes pour faire l’histoire des femmes puisqu’elles ont été invisibilisées dans les sources et dans la constitution des fonds d’archives[9]; que « la condition féminine est définie par une culture qui a été imposée aux femmes au nom de la nature[10] »; qu’il existe une « impossibilité d’établir un consensus théorique global qui servirait de base à l’histoire des femmes[11] » et, enfin, que le courant le plus novateur de l’histoire des femmes est « celui qui se concentre sur l’historicité des rapports sociaux entre les sexes[12] » puisque « si l’histoire des femmes ne peut se penser en dehors de ses rapports avec les hommes, l’inverse doit être vrai[13] ». Au final, ce que le lecteur retient après avoir lu cet ouvrage se résume ainsi : les femmes ont une histoire, les femmes sont sujettes d’histoire et les femmes font de l’histoire. 


[1] Micheline Dumont, Découvrir la mémoire des femmes. Une historienne face à l’histoire des femmes, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2001, p. 21. 

[2] Ibid., p. 21. 

[2] Ibid., p. 141-142.

[4] Ibid., p. 38.

[5] Ibid., p. 24. 

[6] Ibid., p. 38-39. 

[7] Ibid., p. 41. 

[8] Ibid., p. 56. 

[9] Ibid., p. 26.

[10] Ibid., p. 32-33. 

[11] Ibid., p. 43. 

[12] Ibid., p. 127.

[13] Ibid.

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