Compte-rendu : Les Autochtones et le Québec – Alain Beaulieu (dir.)

Écrit par des spécialistes en provenance d’une multitude de disciplines, dont l’histoire, l’ethnographie, le droit, les sciences politiques, la linguistique et la criminologie, cet ouvrage collectif, intitulé Les Autochtones et le Québec, est un appel à l’interdisciplinarité afin d’aborder l’histoire des Premières Nations du Canada sous différents angles. La direction du livre, publié aux Presses de l’Université de Montréal en 2013, a été effectuée par Alain Beaulieu, professeur titulaire au département de littérature de l’Université Laval, Stéphan Gervais, chercheur spécialiste des Premières Nations au Centre for Interdisciplinary Research on Montréal (CIRM) de l’Université McGill, ainsi que Martin Papillon, qui est le directeur du Centre de recherche sur les politiques et le développement social (CPDS) de l’Université de Montréal. La première partie de l’ouvrage concerne les « rencontres historiques », soit les premiers contacts entre les Premières Nations et les Européens durant les XVIe et XVIIe siècles. Dans celle-ci se retrouve six textes et une variété impressionnante de sources : archéologiques, traditions orales, écrits des administrateurs coloniaux, récits de voyage, actes notariés, documents des activités commerciales (pêche, chasse baleine, fourrures), etc. 

Le premier texte est celui de l’archéologue Roland Tremblay. Il traite de la présence autochtone dans le Québec méridional avant l’arrivée des Européens. Y sont présentées les périodes dites « préhistorique » (Paléoindien ancien, Paléoindien récent, Époque archaïque) ainsi que les différences culturelles qui distinguent ces époques. Y sont également présentées les caractéristiques des Iroquois qui vivaient dans la vallée du Saint-Laurent dans les siècles avant l’arrivée des Européens (mode de vie horticole, villages, palissades, structures politiques, division sexuelle du travail, descendance maternelle, etc.). Enfin, l’archéologue démontre que la rencontre culturelle qui est survenue entre les Premières Nations et les Européens n’a rien d’un processus « officiel ». Il écrit qu’« elle s’étale sur des décennies, s’effectue à maints endroits, implique de multiples acteurs; son déroulement et ses résultats sont différents dans chaque cas[1] ». Surtout, ce texte témoigne du fait que « l’archéologie n’a pas la capacité de dévoiler les jeux et enjeux politiques millénaires entre des groupes culturels qui se transforment à travers le temps, mais elle permet d’affirmer que la complexité socioculturelle de l’être humain a toujours existé, et qu’il est fondamentalement faux de considérer que le lointain passé amérindien suivait une trajectoire simple et sans histoire[2] ».

Dans le second texte, l’historien Peter Cook observe les premiers contacts tels qu’ils sont présentés dans les sources documentaires européennes. Il travaille à partir de deux types de documents : les rapports des explorateurs et des missionnaires ainsi que les documents issus des activités commerciales tels que la pêche, la chasse à la baleine ainsi que la traite des fourrures[3]. Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, il se produit une intensification des relations entre les Européens et les Autochtones. Par exemple, il existe des relations cordiales entre les pêcheurs et les Nations vivants sur les côtes. Ceux-ci s’échangent cadeaux et offrandes, commercent ensemble et respectent les installations des pêcheurs. Il existait, selon Cook, une « réciprocité positive[4] ». L’intensification des relations produit même l’émergence de langues dites « pidgins », qui sont un moyen de communication qui servait principalement à assurer les échanges commerciaux[5]. Ses sources présentent toutefois « un portrait à la fois très partiel et partial : partiel au sens où l’éventail des intérêts des explorateurs et des commerçants était mince, et partial au sens où ces sources penchent en faveur des perceptions européennes de ces contacts[6] ». Pour lui, bien que les sources fournissent à maintes occasions des détails importants sur le comportement des peuples autochtones, elles peuvent difficilement servir à comprendre les motivations sous-jacentes. Afin de bien saisir les premiers contacts, nous devons également « tirer parti de l’archéologie historique, des traditions orales autochtones et des travaux anthropologiques s’intéressant aux petites sociétés pour interpréter le comportement des Autochtones et la réaction à l’invasion européenne qui a façonné avec tant de force l‘histoire des peuples du Québec[7] ».

Le troisième texte, celui de l’ethnologue et anthropologue Sylvie Vincent, propose de concevoir le passé par l’entremise de la tradition orale autochtone. Celle-ci représente « un ensemble très vaste qui, selon les cultures, inclut différents types de “textes”, dont des récits historiques, mais aussi des récits sur les origines, des contes, des formules, des proverbes, des comptines, des chants, etc.[8] ». Vincent démontre dans ce texte que la tradition orale peut venir confirmer certaines parties d’un récit, par exemple les premiers contacts avec Samuel de Champlain, mais aussi apporté des éléments de précisions qui divergent de ce qui est écrit dans les récits européens. Par exemple, au début du XVIIe siècle, les Innus auraient offert un petit lopin de terre dans la région de la ville de Québec à Champlain et non « les terres » de cette partie de la vallée. Ils auraient aussi quitté la région en raison de tensions avec les Français[9]. La tradition orale devient par conséquent une source de plus à considérer dans nos corpus. Elle offre une autre perspective sur le passé. 

Dans le quatrième texte, l’anthropologue Jonathan Lainey traite des colliers de wampum comme support mémoriel à travers le cas du « Two-Dog Wampum ». Ce texte, très intéressant d’ailleurs, démontre que bien que les Amérindiens se rapportaient autrefois au passé essentiellement par la voie de l’oralité, « des moyens matériels étaient aussi utilisés pour communiquer de l’information ou pour se remémorer certains concepts, idées, cérémonies, et pour situer les événements passés dans le temps et dans l’espace[10] », dont le Wampum. Les colliers de wampum étaient offerts lors des rencontres formelles pour appuyer le discours prononcé, pour le rendre légitime et officiel. D’ailleurs, la plupart des observateurs de l’époque ont remarqué le rôle central qu’ils jouaient dans les rencontres internationales et dans l’entretien de bonnes relations[11]. Les autorités coloniales, françaises et anglaises, « ont fabriqué, offert, reçu, échangé, conservé des dizaines, voire des centaines de colliers de wampum[12] ».  Du début du XVIIe siècle jusqu’au début du XIXe siècle environ, l’utilisation du wampum est un réel système diplomatique. En dépit de cette réalité, Lainey démontre dans son texte, à travers le cas du « Two-Dog Wampum » et la propriété des terres au Lac-des-Deux-Montagnes, que « si les wampums sont parfois acceptés pour rappeler les événements passés, de même que les termes de certaines ententes antérieures, ils ne peuvent visiblement pas être reconnus comme documents officiels, titres ou preuves de droits fonciers[13] ».

Dans le cinquième texte, l’historien Maxime Gohier traite des politiques coloniales françaises et anglaises à l’égard des Autochtones. Sous le Régime français, c’est surtout la « politique de médiation » qui était mise en place afin « d’asseoir l’hégémonie française auprès des Amérindiens[14] » et, aussi, s’assurer de la stabilité du commerce des fourrures. Somme toute, il semblait exister une alliance et un respect mutuel entre les Français et les Premières Nations. Sous le Régime anglais, la situation change considérablement. « La conquête de la Nouvelle-France, en 1760, entraîne une modification significative des rapports de force entre Amérindiens et colonisateurs, qui se reflète notamment dans le développement d’une politique indienne proprement britannique[15] ». Cette politique indienne : 

fut en grande partie le résultat de luttes de pouvoir entre différents groupes d’intérêts (marchands, missionnaires, militaires, agents des Affaires indiennes, Assemblée) qui cherchaient à asseoir leur autorité au sein de la société coloniale. Profitant des velléités expansionnistes des États colonisateurs, ces groupes d’intérêts ont constamment cherché à exercer une forme de tutelle sur les Amérindiens, tutelle qu’ils s’efforçaient de légitimer en fonction des idéologies en vogue dans les métropoles et en présentant les Amérindiens comme des individus ayant besoin d’être maîtrisés. Plus que des projets mûris et planifiés simplement par quelques ministres ou autres hauts dirigeants métropolitains, la politique indienne apparaît donc comme le résultat d’un dialogue entre métropole et colonie et, surtout, comme un important vecteur de construction de l’État colonial[16].

Dans le sixième et dernier texte, Alain Beaulieu reconstitue l’histoire de la création des réserves « indiennes » au Québec. Il démontre que la sédentarisation des Autochtones était souhaitée par les colonisateurs depuis le XVIIe siècle, mais que sa réalisation ne sera effective qu’au XIXe siècle. Les réserves sont le résultat « à la fois d’une croissance démographique rapide, de l’expansion des zones agricoles et du développement de l’industrie forestière[17] ». En 1849, l’Acte pour mieux protéger les terres et les propriétés des Sauvages dans le Bas-Canada établissait pour la première fois les critères juridiques servant à distinguer les « Sauvages », c’est-à-dire les personnes qui avaient le droit de vivre dans les limites d’une réserve, des autres, qui devaient être expulsés[18]. Beaulieu écrit que « d’une certaine manière, les lois de 1850 et 1851 ne sont pas que les actes de naissance des réserves modernes au Québec : elles représentent aussi l’officialisation d’un colonialisme interne. Elles sont l’expression d’un déplacement de la logique coloniale, qui ne s’exerce plus à partir de Londres sur un territoire éloigné, mais à partir de l’intérieur de la colonie sur des populations qui sont marginalisées dans le nouvel ordre juridique et politique[19] ».  


[1] Alain Beaulieu et al., Les autochtones et le Québec, Montréal, Presses du l’Université de Montréal, 2013, p. 47. 

[2] Ibid., p. 50. 

[3] Ibid., p. 59. 

[4] Ibid., p. 62.

[5] Ibid., p. 65.

[6] Ibid., p. 69.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 77.

[9] Ibid., p. 82. 

[10] Ibid., p. 93. 

[11] Ibid.

[12] Ibid., p. 96.

[13] Ibid., p. 97.

[14] Ibid., p. 117-118.

[15] Ibid., p. 121. 

[16] Ibid., p. 130. 

[17] Ibid., p. 147. 

[18] Ibid., p. 145.

[19] Ibid., p. 146. 

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